Compromis
M. Carney fait des propositions « d'intérêt nationale » très favorables à l'industrie pétrolière albertaine dans le but de favoriser l'économie canadienne et, ainsi, résister aux assauts tarifaires de M. Trump. Cependant, face aux changements climatiques, ce pari risqué est-il un compromis inacceptable? Y aurait-il des solutions qui ne seraient pas une hypothèque pour l'avenir de la jeune génération?
Un vieil adage définit la politique comme « l'art du compromis ».
Idéalement, ce « donnant-donnant » permet d'arriver à une situation où toutes les parties y trouvent leur compte. Mais il arrive parfois une situation où une partie donne tout et ne reçoit rien en contrepartie. C’est sans doute ce qui a amené l’environnementaliste Steven Guilbault à démissionner comme ministre, puis bientôt comme député.[1] « Le député libéral serait déçu de l’orientation imposée au gouvernement par le premier ministre Mark Carney, qui mise davantage sur le développement des ressources que sur les enjeux climatiques. … Depuis l’élection de Mark Carney, l’ancien militant écologiste semblait avaler compromis après compromis. ».[2]
Au Québec, des compromis de M. Guilbault, tel le pipeline Trans-Mountain ou le projet Baie du Nord, ont amené le mouvement environnemental à voir son bilan comme étant très, très mitigé. Mais à l’autre bout du pays, il était devenu le mouton noir, la tête-de-Turc de tout le mouvement ultraconservateur pro-pétrole de l’Alberta. David Clemenhaga du journal The Tyee affirme que ceux-ci souffrent d’un « cas grave de ‘Syndrome de dérangement anti-Guilbault’. »[3] La tentative de rapprochement avec la première ministre albertaine, Mme Danielle Smith, par M. Carney est un cadeau pour l’industrie des énergies fossiles.
On comprend et on accepte que M. Carney veuille diversifier nos marchés face à la guerre tarifaire de Trump. Son discours de Davos a été acclamé pour sa lucidité car les puissance intermédiaires, comme le Canada, doivent désormais « lever les coudes » :« Lorsqu’on n’est pas à la table, on figure au menu » a dit Mark Carney à tous les pays qui ont l'impression de se faire dévorer par Donald Trump.[4]
Face à l’ogre, il faut réagir! Mais dans une guerre, jusqu’où doit-on compromettre nos principes et notre avenir à long terme pour survivre? Et en réagissant à la menace immédiate des tarifs trumpiens, est-ce qu’à long terme, on ne risque pas d’aggraver les changements climatiques? Tout un dilemme!
En 2017, M. Carney, en tant que gouverneur de la banque d’Angleterre, avait mis les magnats de la finance en garde contre les coûts des changements climatiques, des coûts dont la croissance exponentielle pourrait ébranler les colonnes du temple économique.[5] Une décennie plus tard, les années de chaleur record se succèdent. Et les climatologues sont presque certains que nous entrons dans une année El Niño. Comme le dit Chris Hatch du National Observer :« Bien que le phénomène El Niño ne soit pas directement lié aux changements climatiques, il arrivera dans un monde où les températures mondiales sont gonflées à bloc. Nous n’avons jamais vu un El Niño frapper une planète surchauffée à ce point par la pollution au carbone. »[6]
Pourtant, il y aurait une autre solution, plus constructive. Le 4 avril 2025, en pleine campagne électorale, plus de 120 élus municipaux, dont Mme Valérie Plante, mairesse de Montréal, et M. Richard Ireland, maire de Jasper en Alberta dont la ville avait été frappée par un grave incendie, demandaient aux candidats des cinq partis politiques d’investir massivement dans les infrastructures municipales. Leur plan en cinq points pourrait être mis en oeuvre pour « créer un véritable boom d’emplois et répondre à l’urgence climatique. »[7] Malheureusement, ce plan a été ignoré.
L’industrie pétrolière et Trump sont des acteurs de mauvaise foi qui nous menacent de plusieurs manières.[8] Quel compromis doit-on faire pour contrer les dangers à court terme que les tarifs trumpiens imposent à notre économie par opposition aux dangers à long terme pour le climat causés par la combustion effrénée des énergies fossiles?[9] M. Guilbeault semble dire « assez de couleuvres » alors que M. Carney semble encore enclin à serrer la main du diable. Mais mon père, avec son gros bon sens terrien, disait :« Plus le diable en a, plus il en veut ». Peut-on apaiser l’ambition insatiable de l’industrie des combustibles fossiles?
Celle-ci et ses alliés politiques font le pari qu’ils peuvent utiliser les fonds publics et « l’intérêt national » pour construire des infrastructures qui assureront leur avenir pendant une génération, avant que la transition énergétique mondiale déjà amorcée, les force sur la voie d’évitement de l’histoire, tout comme le cheval et le boghei au 20e siècle. C’est un bon pari pour ces dinosaures énergétiques! Mais pour nous? Pour la génération montante; celle qui à l’instar de Greta Thunberg crie « How dare you! ». [10] Pour faire face à Trump, M. Carney mise sur le développement des resources énergétiques fossiles. Par rapport à son discours devant la Lloyd’s de Londres en 2017, ce pari risqué est-il un compromis inacceptable pour un homme qui veut changer le cour de l’histoire, car il faut être de la trempe de Churchill ou de de Gaulle, deux hommes qui ont poursuivi leur idéal contre l’agresseur sans compromis?
Gérard Montpetit
La Présentation
le 15 juin 2026
2] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2256917/steven-guilbeault-depart-vie-politique
4] https://www.pm.gc.ca/fr/nouvelles/discours/2026/01/20/principes-et-pragmatisme-la-voie-canada-choisie-allocution-du-premier (20 jan. 2026)
7] https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2025-04-11/face-a-la-crise-tarifaire-et-climatique/
8] https://www.nationalobserver.com/2026/06/11/opinion/carney-carbon-capture-and-storage-oil-industry
10] Greta Thunberg, la voix qui secoue la planète, par Maëlle Brun, ed. L’archipel, 2020, 237 pages. Extrait de son discours aux Nations Unies le 23 sept. 2019. Citation à la page 122

