Électrifier le Québec sans saccager le territoire
M Bruno Detuncq, de Montréal déplore que l’objectif de la transition énergétique, qui devrait être de se départir des énergies fossiles, semble plutôt détournée vers l’augmentation de l’offre d’énergie pour l’industrialisation au détriment de la survie des territoires forestier et agricole.
La transition énergétique est un processus qui a débuté il y a très longtemps. Les humains ont commencé par utiliser le bois comme combustible, puis y ont ajouté le charbon, puis le pétrole; ils ont ensuite exploité l’hydroélectricité, le gaz naturel, le nucléaire, et font maintenant appel au solaire et à l’éolien. Mais depuis 300 ans, ces processus de transformation n’ont fait qu’ajouter de nouvelles sources d’énergie aux anciennes, selon les avancées technologiques, sans jamais en soustraire. Le bouquet énergétique disponible s’est complexifié et agrandi, mais ce sont essentiellement les compagnies productrices d’énergies fossiles qui en ont pris le contrôle. Deux problèmes sont depuis apparus de plus en plus clairement aux yeux de tous, ou presque.
Depuis le début de leur utilisation, les combustibles fossiles modifient l’équilibre thermique de la Terre. Les gaz à effet de serre émis par ces combustibles transforment en effet le climat de la planète et mettent en péril les communautés humaines, ainsi que de vastes zones agricoles et forestières. Des changements en profondeur s'imposent donc. Il faut notamment électrifier tout ce qui peut l’être. Mais cette électricité doit provenir de sources renouvelables, parmi lesquelles ne peut figurer le nucléaire qui, en plus d’être non renouvelable, ne peut que poser de très graves problèmes à l’avenir.
L’autre problème lié aux combustibles fossiles provient de la très grande inefficacité de la combustion. Pour un véhicule thermique, à essence ou au diesel, par exemple, on parle, pour un trajet urbain moyen, d’une efficacité de l’ordre de 20 %. Le reste, ce sont des pertes thermiques. Pour une centrale électrique au charbon, au gaz naturel ou au nucléaire, qui utilise nécessairement un cycle de turbine à vapeur pour convertir en électricité la source primaire d’énergie, on parle d'un rendement énergétique d’au plus 40 à 42 %. Une fournaise au mazout ou au gaz naturel peut atteindre 80 à 82 % d’efficacité. Une partie importante de l’énergie est donc utilisée en pure perte, au prix d'un accroissement des émissions de GES. Et encore, ces chiffres ne tiennent pas compte des processus d’extraction, du raffinage et du transport des combustibles. Si on considère ces éléments, les rendements globaux deviennent encore plus faibles, pour ne pas dire médiocres. Ce sont là des informations que les personnes qui dénigrent les énergies renouvelables oublient trop souvent de mentionner – un biais de perception important.
Il faut donc changer radicalement notre perception et électrifier notre économie à l’aide d’un bouquet énergétique décarboné. Avantage important, l’électricité procure des rendements énergétiques élevés dans tous les secteurs. Cette transition doit être basée sur un ensemble d’actions cohérentes qui doit impérativement incorporer efficacité et sobriété énergétique, et permettre ainsi de réduire la demande d’énergie et de recourir à différentes filières d’énergies renouvelables, tout en prônant le respect des territoires fragiles. Par exemple, des programmes d’amélioration de l’étanchéité des bâtiments (isolation et incorporation de thermopompes et d’accumulateurs de chaleur) peuvent permettre de diminuer la demande annuelle et de réduire les pointes hivernales1. Cela
aurait en outre l'avantage non négligeable de créer de nombreux emplois à l'échelle locale. C'est là un immense chantier à mettre en place. Par ailleurs, le déploiement généralisé du transport collectif devrait permettre de réduire considérablement le nombre de véhicules sur les routes, et donc aussi la consommation d’énergie attribuable au transport des personnes. Enfin, un effort important s'impose du côté des industries pour réduire les pertes et diminuer les investissements dans des filières néfastes pour l’environnement, comme l’industrie de la défense.
Au Québec, le déploiement de l’hydroélectricité est mature et ne nécessite pas de nouvelles infrastructures de grande ampleur. C’est là un patrimoine à préserver, il est précieux. Ce que nos gouvernements projettent actuellement, mais de façon mal coordonnée et mal acceptée par les populations locales, c’est le déploiement en territoire habité d’éoliennes de grande envergure, c’est-à-dire d’une puissance de 6 à 7 MW et d’une hauteur d’environ 200 mètres. Lancé par le gouvernement du Québec, ce déploiement fait appel, pour installer ces équipements et assurer une partie du financement, au secteur privé qui pourra donc engranger une partie des bénéfices. Comme les promoteurs ont comme critère important de maximiser les retombées financières en minimisant les coûts, ils favorisent donc une implantation dans le sud du Québec, principalement en territoire agricole. Cela est un non-sens : au Québec, la surface adéquate pour l’agriculture ne représente que 2 % du territoire de la province et doit donc être protégée. Une idée intéressante a été avancée il y a plusieurs années : construire les grands parcs d’éoliennes près des barrages hydroélectriques actuels qui se trouvent entre le 49° et le 53° parallèle Nord. Cela permettrait de profiter des corridors de transport d’électricité déjà présents, de protéger les terres agricoles et de bénéficier du meilleur potentiel en termes de ressource de vent moyen annuel2.
De son côté, l’énergie solaire peut se développer en plusieurs déclinaisons. L'approche la plus simple est le solaire passif, intégré directement dans les bâtiments au moment de leur construction. En ce qui concerne les bâtiments existants, il est possible de tirer parti des toits plats ou légèrement inclinés pour installer des capteurs photovoltaïques. Le Québec bénéficie d’un apport solaire non négligeable, mais pas tout à fait en phase avec les besoins hivernaux3. Selon l’inclinaison des capteurs, le potentiel de production électrique peut varier en fonction des mois où la production électrique est la plus nécessaire. Les toitures des grandes surfaces commerciales et les immenses terrains de stationnement attenants pourraient aussi être utilisés pour produire de l’énergie électrique. Le coût du kW installé des capteurs photovoltaïques a diminué d’un facteur 10 depuis 25 ans. L’intérêt du solaire photovoltaïque au Québec est la possibilité de diminuer la pression sur les réserves d’eau retenues derrière les barrages d’Hydro-Québec et de réduire la nécessité de construire des éoliennes en terre agricole. C’est un complément intéressant dans un bouquet énergétique complexe.
En couplant l’hydroélectricité, utilisée principalement en hiver grâce à ses réservoirs d’eau servant de stockage saisonnier naturel, avec des programmes d’efficacité et de sobriété énergétique auxquels viendraient s’ajouter l’éolien en zone non agricole et le solaire photovoltaïque – ainsi que la perspective d'un développement de la géothermie, principalement pour les grands bâtiments –, le Québec serait en mesure d’assurer l’électrification au moyen d'un solide bouquet énergétique tout en respectant les limites des écosystèmes.
Cette proposition est toutefois liée à un choix crucial de la part des gouvernements : privilégier la décarbonation de l’existant et non favoriser l'implantation de nouveaux projets, pilotés par des compagnies étrangères et qui ne créent que très peu d’emplois, comme les centres de données. L’eau, le vent et le territoire doivent être reconnus comme un patrimoine collectif, et non comme des actifs financiers privés. L’avenir du Québec doit être défini en toute transparence et non derrière des portes closes.
Bruno Detuncq
Professeur retraité de Polytechnique Montréal
2026-04-24

