Projet de pipeline de la côte Ouest : le chef des pompiers se transforme-t-il en pyromane en chef ?

Monsieur Pierre Prudhomme, de Laval, constate que devant l'état actuel du climat et la quantité et l'intensité des feux de forêts ici et à travers le monde, la construction d'un pipeline par le gouvernement canadien ne peut aucunement être considérée comme un « projet d'intérêt national ».

Le 5 août dernier, Le Devoir nous apprenait que le gouvernement fédéral lançait les démarches en vue de désigner comme « projet d’intérêt national » le pipeline de la côte Ouest, qui doit transporter 365 millions de barils de pétrole par année, soit un million par jour, et qui libérera des centaines de millions de tonnes de gaz à effet de serre. (1)

Ces démarches prévoient une période de consultation populaire sur ce projet qui se terminera le 18 septembre. Ce texte se veut ma contribution à cette consultation, même si, à mes yeux, celle-ci est entachée d’un déficit de crédibilité du fait qu’elle est pilotée par le Bureau des grands projets, dirigé par l’ex-p.d.g. de Trans Mountain, Mme Dawn L. Farrell.

Il faut savoir que ce processus de consultation est initié en pleine saison des feux de forêt, alors même que M. Yan Boulanger, chercheur en écologie forestière à Ressources naturelles Canada, nous apprenait que le 18 juillet dernier, tout juste à la mi-saison de ces feux, le Canada avait déjà dépassé sa moyenne annuelle de pertes d’hectares de forêts des trente dernières années, soit 2,7 millions d’hectares. Il s'agit-là d'une énorme perte de capteurs de gaz à effet de serre, doublée d'une hécatombe chez les animaux sauvages en pleine crise de la biodiversité. (2)

À l’heure où j’écris ces lignes, 20 000 personnes ont dû être évacuées d’urgence en Colombie-Britannique, où le gouvernement vient de déclarer l’état d’urgence. (3) Sans oublier les feux qui sévissent ailleurs au pays et sur la planète, causés par la sécheresse qui affecte aussi le niveau des cours d’eau et la capacité des pays à fournir de l’énergie à leurs populations. Les réservoirs du Québec n’y font pas exception.

« Je me souviens »

La devise du Québec ne sert pas qu’à orner les plaques d’immatriculation. Elle se veut un outil utile, important et incontournable pour nous aider à planifier l’avenir. Voilà pourquoi il vaut la peine de rappeler certains faits, notamment ceux qui sont fondés sur la science.

L’Agence internationale de l’énergie.

En juin 2021, l’Agence internationale de l’énergie nous prévenait qu’il était plus nécessaire que jamais d’abandonner les énergies fossiles. (4) Elle publiait même un guide pour y parvenir :

- Refus d'approbation de tout nouveau gisement de pétrole ou de gaz en sus de ceux déjà en exploitation.

- Refus de tout agrandissement ou ouverture de nouvelles mines de charbon.

- Triplement des investissements mondiaux dans les énergies propres d'ici 2030 pour remplacer les combustibles fossiles.

- Fin de la vente des voitures à moteur thermique neuves d'ici 2035.

Groupe international d’experts sur l’évolution du climat (GIEC)

En mars 2022, le GIEC nous rappelait que nous approchons du moment où les bouleversements seront irréversibles. Son rapport « est un sérieux avertissement des conséquences de l’inaction », selon les termes de son président de l’époque Hoesung Lee. (5) En avril 2022, les scientifiques du GIEC constataient qu'avec les infrastructures fossiles actuelles et prévues, on dépassait déjà le seuil de 1,5ᵅC d’augmentation des températures par rapport à l’ère préindustrielle. Ils préconisaient donc, à leur tour de ne développer aucune nouvelle mine de charbon, ni aucun nouveau gisement de pétrole ou de gaz.

Par ailleurs, selon eux, les techniques de captage et de stockage du carbone (CSC) promises par les industries fossiles comportent des incertitudes économiques et technologiques majeures et ne peuvent en aucun cas justifier la poursuite de l'exploitation des énergies fossiles.

Le GIEC propose diverses solutions, à savoir l’accélération du déploiement massif de l’éolien, du solaire et de l’électrification des usages; la réduction de la demande globale d’énergie par la rénovation thermique des bâtiments et la sobriété; et le soutien aux mobilités douces, aux transports en commun et à l’acquisition des véhicules électriques.

Le nouveau rapport du GIEC est sans équivoque : il n’y a plus de place pour l’expansion des énergies fossiles, point final.

Conseil des droits de l'homme de l’ONU.

Le 13 septembre 2021, le Conseil des droits de l'homme de l’ONU, chargé de conseiller l’ensemble des pays membres, déclarait publiquement que le réchauffement climatique, la pollution et la perte de la biodiversité forment une triple crise environnementale qui constitue la principale menace aux droits humains. (6)

La réponse du Canada

Non seulement le Canada a fait la sourde oreille aux appels de ces organismes internationaux de haute crédibilité, mail il n’a jamais respecté ses propres objectifs en matière climatique. Et sans même tenir compte de la construction de ce nouveau pipeline, les données disponibles indiquent déjà qu’il ne les atteindra pas cette année. En soi, cela représente déjà un manque de respect total pour la population canadienne et un affront pour nos enfants, nos petits-enfants et pour les générations qui nous suivent.

Comme si cela ne suffisait pas, M. Carney, Premier ministre du Canada, et Mme Smith, Première ministre de l’Alberta, ont accepté ce projet de pipeline sur la côte Ouest à condition qu’il se réalise exclusivement avec des fonds privés. Mais comme le secteur privé n’a manifesté aucun intérêt pour ce projet à cause de ses coûts élevés et d’une rentabilité plus qu'incertaine, M. Carney et Mme Smith ont plutôt invoqué l’excès de réglementation pour justifier cette absence d’intérêt.

Refrain bien connu chez ceux qui voient dans l’environnement un obstacle à l’économie plutôt qu’un levier pour assurer la qualité de ces projets à moyen et à plus long terme.

Le projet, encore à l'étude, est évalué à 35 à 44 milliards de dollars. (7) Nous avons déjà joué dans ce genre de film avec Trans Mountain. Estimé à l'origine à 5,4 milliards de dollars en 2013 par son propriétaire de l’époque, Kinder Morgan, ce montant a été revu à 7,4 milliards en 2017, avant d'exploser après son rachat en 2018 par le gouvernement fédéral, pour atteindre une facture finale avoisinant les 34 milliards de dollars en 2024! (8)

Le nouveau projet ne fera pas exception. Comme le secteur public ne possède pas l’expertise pour la conception, la planification, la réalisation et la gestion d’un tel projet, le gouvernement n’aura pas le choix de recourir au secteur privé qui, devant l’absence de compétition, imposera sa propre évaluation des coûts de ce pipeline. Comme les coûts de ce genre de projets sont toujours sous-estimés à leurs débuts pour mieux aller chercher l’approbation de la population, il faut s’attendre à ce que la facture double ou même plus.

Faut-il rappeler que les fonds publics sont NOTRE argent et qu’il faut en finir avec cette culture qui conçoit ces derniers comme un bar ouvert pour les grosses entreprises?

Projet de capture et de stockage du carbone

Pour favoriser l’approbation de la population, le gouvernement fédéral, l’Alberta et les entreprises du secteur des sables bitumineux ont convenu de développer un mégaprojet de capture et de stockage de carbone. Mais le gouvernement Carney demeure incapable de préciser quel sera le coût de ce projet (qui a déjà été évalué à plus de 16 milliards de dollars) et quelle part de la facture devront assumer les contribuables canadiens.

Et comme ce projet n’engendre aucune activité économique permettant de faire du profit, à qui croyez-vous reviendra la responsabilité d’en financer les milliards nécessaires? Le gouvernement Carney se fait drôlement discret sur cet aspect du projet...

  1. Alexandre Shield: « Ottawa lance les démarches pour désigner son pipeline comme projet “d’intérêt national” », Le Devoir, 4 août 2026.

  2. Yannick Beaudoin: « Les feux de forêt continuent de faire rage au Canada », TVA Nouvelles, 18 juillet 2026.

  3. Ivan de Jacquelin: « Summerland évacuée : Des bâtiments détruits, pas de retour en vue », Radio-Canada, 8 août 2026.

  4. Alexandre Shields: « Il faut interdire les nouveaux projets d’énergies fossiles, prévient l’Agence internationale de l’énergie », Le Devoir, 19 mai 2021.

  5. Alexandre Shields: « La fenêtre d’un avenir viable se referme, prévient le GIEC », Le Devoir, 1er mars 2022.

  6. Alexandre Shields: « La fenêtre d’un avenir viable se referme, prévient le GIEC », Le Devoir, 1er mars 2022.

  7. Paul Journet, « Nouvel oléoduc : Construisez-le, même s’ils ne viennent pas », La Presse, 7 août 2026.

  8. Jean-Philippe Décarie, « Le prix à payer pour devenir une superpuissance énergétique », La Presse, 18 août 2026.

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