Qu’entend-on au juste par intérêt national?

Mme Louise Morand, de L'Assomption, questionne la notion d'intérêt national utilisée par nos gouvernements pour justifier des projets destructeurs.

Qu’entend-on au juste par intérêt national?

Les écosystèmes et la biodiversité qu’ils abritent sont nos trésors les plus précieux, les seuls véritables, parce que ce sont eux qui nous font vivre. Pourtant, à la lumière de certaines décisions prises récemment par le gouvernement canadien au nom de l’intérêt national en vertu de la Loi visant à bâtir le Canada, on peut se demander si nos décideurs n'ont pas plutôt choisi d’ignorer que ces écosystèmes terrestres et marins arrivent aujourd'hui à un point de rupture, et qu’il est impératif de les protéger.

Voilà des décennies que nous connaissons les impacts négatifs de notre consommation effrénée, fondée sur l'exploitation irresponsable des énergies fossiles, mais aussi de toutes les ressources de la planète. Face à ces constats alarmants, ne devrions-nous pas collectivement, en tant qu’espèce intelligente, porter toute notre attention sur les moyens de préserver l’héritage millénaire qui a permis à notre civilisation de se développer?

L'intérêt national devrait normalement se définir comme ce qui est bénéfique à l'ensemble d'une nation (sécurité, prospérité, identité). Mais il semble qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, nos dirigeants soient victimes d'un « bogue » qui les empêche de bien comprendre ce qu'est l'intérêt national, et qui pourrait entraîner la perte de millions d’êtres vivants et la destruction de ce qui fait le bien-être et la santé des populations. Quels sont en effet, parmi les projets mis de l’avant par nos gouvernements au nom de l’intérêt national, ceux qui servent vraiment cet objectif ? Voyons quelques exemples :

Le pétrole des sables bitumineux appartient à 60% à des intérêts américains. À qui profiterait donc la hausse de la production stimulée par le projet de construction d’un nouveau pipeline, qui aurait par ailleurs pour effet d’aggraver le désastre environnemental et d’accélérer le réchauffement climatique? Un virage vers les énergies renouvelables ne servirait-il pas mieux l'intérêt national en permettant de réorienter les travailleurs des secteurs pétrolier et gazier pour le bénéfice de notre économie, de la population et de toute la biodiversité? De son côté, le projet de port de conteneurs à Contrecœur, en plus de détruire l’habitat d’une espèce de poisson unique au monde et de plonger la population locale dans un enfer industriel, aurait pour effet d’augmenter la pollution atmosphérique et celle de l’eau potable de près de la moitié des Québécois, tout en exacerbant les problèmes liés à l’introduction d’espèces envahissantes. Sans compter que le transport maritime, à cause du bruit et de la pollution, constitue également une nuisance pour le tourisme, la santé humaine et celle de la faune marine, notamment les mammifères marins, et que l’augmentation du transit de cargos géants sur le fleuve ne peut qu'accentuer l’érosion des berges, que les propriétaires riverains observent déjà en raison de la diminution du couvert de glace en hiver.

L’avantage compétitif avec les ports américains que font valoir les promoteurs pour justifier le projet ne serait même pas au rendez-vous puisque les nouveaux porte-conteneurs géants, véhicules de l’économie mondialisée, sont trop gros pour naviguer sur le Saint-Laurent. D'autant plus que, dans le contexte d'une décarbonation nécessaire du transport maritime, commencent à émerger des modèles de voiliers cargos plus petits, qui semblent voués à un bel avenir. L’intérêt national ne commanderait-il donc pas de miser plutôt sur l’économie locale et la sobriété face au commerce international, de maximiser les installations portuaires déjà existantes à Québec et à Montréal, et de favoriser le développement de la filière de ces voiliers cargos?

Et qu'en est-il de ces projets d’agrandissement d’aéroports, de ce virage vers l’industrie militaire, la robotisation et l’intelligence artificielle, de la course aux minéraux critiques, de l’implantation sauvage de la filière éolienne et de centres d’enfouissement, imposés chez nous de façon antidémocratique, sans parler de la dénationalisation de l’électricité et de l'abolition pure et simple des règles environnementales qui servaient de garde-fous contre les dérives prédatrices dont nous sommes témoins? Tout cela sert-il vraiment l'intérêt national?

Certains pays comme le Costa-Rica, les Pays-Bas et la Suède ont compris qu’il est dans leur intérêt de protéger leurs milieux naturels, leurs forêts et leur biodiversité pour s'assurer un avenir viable. Ces gouvernements inspirent leur population et le monde entier en adoptant des politiques audacieuses qui mettent la science et la technologie au service de la transition écologique. Et cela profite à leur économie.

N'est-ce pas plutôt vers ce genre de progrès que devraient se tourner le Canada et le Québec? À quoi bon, en effet, performer sur les marchés mondialisés du transport maritime, des armes, des robots, de l’aérospatiale ou de tout autre technologie qui repose sur l’extraction minière, le pétrole et le gaz, si c'est pour réduire à néant notre espérance de vie, miner notre santé et notre bien-être en refusant de s'attaquer au véritable problème que constituent la crise climatique et la perte de biodiversité. D’autres avenues sont possibles, porteuses d’espoir et d’un avenir bien meilleur.

Louise Morand, L’Assomption

3 janvier 2026

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